Entreprendre au féminin : prendre sa place dans un monde d’hommes
En Belgique, en 2023, 36 % des travailleurs indépendants étaient des femmes, un chiffre certes supérieur à celui des pays voisins mais malheureusement encore bien trop bas. Cette disparité de genre ne se limite pas aux chiffres : elle se manifeste également dans les mentalités. C’est notamment au sein de plus petits cercles entrepreneurial, comme les Business Clubs, que les différences entre hommes et femmes se marquent le plus.
Dans les événements du Synergie Business Club, actif depuis 1991 au cœur du Hainaut, les échanges ne s’interrompent pas et les cartes de visite volent de main en main. Mais un constat s’impose rapidement : les hommes y sont majoritaires. Aurélie Lesoile, chargée de projet chez Synergie, l’avoue sans détour : « On est sur 70 à 80 % d’hommes. C’est encore très déséquilibré, même si les choses évoluent doucement. »
Ce déséquilibre n’empêche pas certaines femmes de s’imposer. C’est le cas de Marie Saintenoy, photographe indépendante et fondatrice de Rêvez l’image. Active dans plusieurs clubs, elle raconte son arrivée dans ces cercles professionnels et constate une réalité flagrante: « Il y a clairement moins de femmes, et quand on exerce un métier perçu comme artistique, c’est encore plus compliqué. On voyait parfois mon métier comme un loisir, plutôt qu’une vraie discipline professionnelle » Elle ajoute fièrement : « Aujourd’hui, après presque dix ans, ma crédibilité n’est plus à prouver. Mais cela a pris du temps. »
Cette longue et périlleuse construction de la légitimité, est un refrain que l’on entend souvent chez les entrepreneuses. « Beaucoup de femmes doivent prouver qu’elles sont capables de jouer dans la cour des grands, surtout lorsqu’elles arrivent seules, sans le poids d’une grosse structure derrière elles », observe Aurélie Lesoile. Elle pointe aussi des différences dans la façon de réseauter : « Les femmes sont très dans l’écoute, la bienveillance. Mais elles ont souvent mille choses à gérer. Elles se demandent toujours si elles peuvent se libérer. Les hommes, eux, viennent plus facilement, plus spontanément. »
« On m’a dit que ce que je faisais était « chouette, pour un passe-temps ». Ce mépris a été dur à encaisser »
DES MENTALITÉS À CHANGER
Les réticences ne sont pas toujours visibles, mais elles persistent. Marie Saintenoy se souvient d’un business club où, bien qu’invitée par une personnalité reconnue, elle fut perçue comme une amatrice : « On m’a dit que ce que je faisais était « chouette, pour un passe-temps ». Ce mépris a été dur à encaisser. »
Des réflexions déplacées, elle en a entendu, mais note aussi une évolution. Elle raconte une anecdote sur un membre masculin au comportement sexiste : « Un jour, nous visitions le magasin de literie d’un co-membre. Un autre collègue nous a pris appart, moi et deux autres femmes, et a plaisanté en disant « C’est un endroit parfait pour faire un tête-à-tête n’est-ce pas les filles ? ». Ayant toutes les 3 un gros caractère, nous n’avons pas apprécié et nous avons recadré. Et quelques années plus tard, il a complètement changé de manière de s’exprimer. C’est la preuve que la mixité fait évoluer les mentalités. »
ET LES HOMMES, RESSENTENT-ILS CETTE DISPARITÉ ?
Emmanuel Mahieu, gérant de Fintro Soignies, est l’un de ces hommes attentifs à ces différences de genre : « Je ne vois pas directement de différences de traitement, mais je suis bien conscient que mon point de vue d’homme n’est pas toujours le plus objectif. C’est justement pour ça qu’il est important d’écouter les retours des femmes. »
Tous les jours, Aurélie travaille à changer les mentalités de ses membres masculins. ©2024, Rêvez l’image
Pour lui, la mixité est une richesse : « Les business clubs gagnent à s’ouvrir. Je pense qu’un club exclusivement masculin ou féminin perd de sa diversité. Les échanges sont meilleurs quand ils croisent les genres. »
“IL EN FAUT POUR TOUS LES GOÛTS”
Certains clubs exclusivement féminins séduisent une partie des entrepreneuses, comme les Dames de la Réunion.
« L’ambiance y est très différente », observe Aurélie Lesoile. « Plus de soutien, plus d’entraide… Mais aussi plus de retenue. » Marie Saintenoy, elle, préfère les environnements mixtes : « J’ai besoin d’être challengée, aussi par les hommes. C’est comme ça que je progresse. Chaque avis, positif ou négatif, féminin ou masculin, est bon à prendre en compte »
Malgré les obstacles, les femmes prennent leur place. « Il y a des femmes à la personnalité forte qui s’imposent dès la première réunion. Elles prennent plus de place que trois hommes réunis ! » observe Aurélie Lesoile. Mais au-delà de la personnalité, c’est la dynamique collective qui doit évoluer : « Plus il y aura de femmes, plus elles se sentiront à l’aise de venir. »
ÉVOLUER, ENSEMBLE
Dans le monde de l’entrepreneuriat, les femmes montrent une volonté claire : être jugées pour leur compétence, non leur genre. « Le réseau, c’est essentiel pour se développer. Il ne faut pas avoir peur de pousser la porte », conclut Marie Saintenoy.
Emmanuel Mahieu ajoute : « Le vrai progrès, c’est quand on n’aura même plus besoin de poser la question de la place des femmes dans l’entrepreneuriat. Ce jour-là, on aura tout gagné. »
